Après la victoire de Dilma…

publié le 26 novembre 2010 par Christophe Ventura sur le blog Mémoire des Luttes

Ce texte reprend les éléments d’une intervention faite de Valter Pomar, lors de la réunion de la direction nationale du PT, le 19 novembre 2010, dans le cadre de débats qui précèdent la prise de fonction au 1er janvier 2011 prochain  de Dilma Rousseff, nouvelle présidente du Brésil élue en Novembre.

Notre évaluation des élections présidentielles de 2010 doit commencer par une triple satisfaction et beaucoup de remerciements. Nous devons nous satisfaire de la continuité d’un processus de transformation initié en janvier 2003, de l’élection de la première femme présidente de la République et également du fait que nous avons battu, une nouvelle fois, une droite brutale. Il nous faut remercier le peuple de gauche, notamment le peuple  » PT’iste », les millions de brésiliens et de brésiliennes, anonymes pour la plupart, qui ont perçu le danger et se sont mobilisés, sans recevoir d’ordres ou demander d’autorisation. Ce fut en premier lieu ce peuple qui a gagné les élections, et non les gouverneurs, les candidats, les dirigeants.

Nous devons célébrer notre victoire mais nous devons également tirer un bilan critique et autocritique du processus. Ce bilan doit commencer par le fait de rappeler que nous avons gagné sur la base d’une orientation et d’un discours : donner continuité au changement. Comme l’a indiqué Dilma elle-même, ayant reçu un « héritage béni », notre unique alternative est approfondir les transformations. Il se trouve que pour gagner, nous avons beaucoup insisté sur la continuité mais peu débattu des transformations. Nous avons peu débattu des changements à opérer alors que le scénario du gouvernement Dilma sera très différent de celui qui a prévalu entre 2003 et 2010.

Les changements devront s’opérer dans un contexte marqué par trois facteurs. Sur le plan international, le scénario sera dominé par la crise et l’instabilité économique, mais aussi par une plus grande instabilité politique et militaire. Sur la plan national, la droite va continuer à se radicaliser comme elle l’a montré pendant la campagne. Contrairement à ce que certains pensaient, le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) est un parti de droite et à droite. La proposition « d’alliance stratégique » avec le PSDB, préconisée par certains d’entre nous comme Fernando Pimentel, est très dangereuse. Les résultats de l’élection dans l’Etat du Minas Gerais viennent de le démontrer. Le troisième facteur est le suivant : dans le cadre fiscal et macroéconomique actuel de notre pays, il sera très difficile d’augmenter significativement les investissements économiques et sociaux.

Plusieurs politiques sont possibles : réduire significativement les taux d’intérêts, impulser une réforme de l’impôt, réduire l’augmentation des investissements. Pour donner une réalité aux changements, nous devrons dépasser trois impasses stratégiques :

  • la politique consistant à améliorer la vie des pauvres sans toucher à la richesse des millionnaires a pour conséquence le fait qu’une partie des classes moyennes sont contre nous.
  • améliorer la vie matérielle des pauvres, sans développer dans le même temps leur culture politique, a pour conséquence de renforcer l’influence des églises conservatrices et du Vatican, de l’appareil médiatique et de l’éducation traditionnelle. Cette question nous rappelle à quel point la bataille des valeurs fait partie de la bataille politique. La lutte politique ne se résume pas à la lutte pour administrer.
  • le PT a gagné sa troisième élection présidentielle, mais en même temps, il affronte de plus en plus de difficultés pour imposer une hégémonie dans le processus politique brésilien.

L’existence de ces difficultés est évidente lorsque nous procédons à l’analyse du rôle du PT pendant la campagne, dans la composition du nouveau gouvernement, et lorsque nous nous intéressons à sa relation avec ses alliés et le peuple au quotidien.

Quelles sont les principales difficultés de PT ?

En premier lieu, la tertiarisation d’une partie des activités de ses dirigeants, soit au Parlement, au gouvernement, ou auprès de Lula. Ensuite, notre élaboration idéologique, programmatique et stratégique s’appauvrit. Il est préoccupant de voir la différence entre la complexité des questions que nous avons à trancher devant nous, dans le monde, en Amérique latine et au Brésil, et notre capacité à débattre collectivement de tous ces sujets. De plus, le PT est confronté à un processus de « normalisation » , d’intégration à l’establishment. Pendant longtemps, le PT a accompli à un rôle »civilisateur » dans la politique brésilienne. Mais, peu à peu, pour diverses raisons, comme par exemple le développement du financement privé des campagnes électorales, nous nous sommes adaptés à certaines habitudes de la politique brésilienne, parmi les plus ridicules et les plus graves, comme l’achat de votes aux élections. Ou bien nous réagissons et retrouvons de nouveau – comme parti – notre rôle « civilisateur », réformateur et dans une certaine mesure révolutionnaire dans les pratiques et les habitudes de la politique, ou nous ferons le jeu de la droite et de ceux qui nous calomnient jours et nuits.

Une partie importante de la jeunesse ne s’identifie plus avec nous alors que nous pourrions la gagner si nous arrivions à combiner l’adoption de pratiques politiques nouvelles avec l’élaboration d’un projet d’avenir, d’une vision de monde, d’un programme transformateur. Si nous ne le faisons pas, nous aurons de plus en plus de problèmes électoraux, d’une élection à l’autre. Et notre gouvernement sera, pour les plus jeunes, assimilé au passé. Nous avec.

Enfin, nous nous confrontons à la question de la relation avec nos alliés. Nous avons besoin d’alliés pour gagner les élections et gouverner. Mais, dans les règles du jeu actuelles, la même politique d’alliances qui semble permettre une victoire au niveau du gouvernement national, ne nous renforce pas au parlement et dans les États. Dans le cadre des règles actuelles maintenues, nous sommes condamnés à ne pas dépasser un certain seuil et à nous voir imposer une limite dans notre développement. Et, sans majorité de gauche dans le Congrès, toute discussion sur la mise en place de réformes profondes par la voie institutionnelle ne restera…qu’une discussion.

Le PT doit donner la priorité à quatre sujets en 2011 : la reforme politique, la démocratisation des médias, la réforme fiscale et la réorganisation du parti. En résumé : avec l’élection et la victoire de Dilma, le changement continue, mais le débat aussi. Nous devons continuer notre bataille contre le néolibéralisme, qui n’est pas mort….